Gouvernance guinéenne : comment l’État mine la croissance

Comment se fait-il qu’un pays aux ressources naturelles aussi considérables soit toujours aussi pauvre ?

La seule et unique façon pour un pays comme la Guinée de réduire la pauvreté et de connaître un progrès social durable est d’avoir un cadre institutionnel favorisant le développement économique, la création d’emplois, l’investissement national comme étranger et de faire de la lutte contre la corruption et le protectionnisme le cœur de la mission du gouvernement.

Au lieu de cela, le chef de l’État guinéen Alpha Condé a présidé aussi bien à l’intervention croissante du pouvoir dans la vie économique et sociale qu’à l’expropriation de biens et à l’annulation de contrats, sans s’attaquer de front à la corruption endémique qui mine le pays.

Pensez donc : la liberté économique en Guinée a diminué de 1,4 point en 2015 par rapport à 2014, reflétant des baisses dans la liberté d’investissement, le droit de propriété, la gestion des dépenses publiques et la liberté financière.

Et le moins que l’on puisse dire est que la Guinée ne peut pas se permettre un tel recul. Classée 142ème sur 178, cette ancienne colonie française est l’un des pays au monde où la liberté économique est la plus faible. Voilà pourquoi le pays ne connait pas de réelle croissance économique ; voilà pourquoi les Guinéens sont encore pauvres.

Mais le plus tragique pour les 11 millions de Guinéens est que ce pays africain regorge de ressources naturelles, malheureusement chroniquement mal gérées.

Simandou, une région montagneuse dans le sud de la Guinée, représente le plus grand gisement connu de minerai de fer inexploité au monde. Sa mise en valeur permettrait à la Guinée de fournir à elle seule 7% de la demande mondiale pendant un quart de siècle. Il n’a pourtant pas été produit un seul kilo de cette ressource sous la présidence d’Alpha Condé. Pourquoi ? Parce que l’État guinéen, et le président Alpha Condé en tout premier lieu, en se mêlant de l’attribution des concessions minières de manière particulièrement opaque, a détruit le potentiel de la région.

Malgré le fait que les droits de prospection au Simandou ont été accordés dans les années 1990, on estime que la production de minerai de fer ne commencera pas avant 2019.  Le coût potentiel du projet de la mine et des infrastructures de transport nécessaires à l’acheminement du minerai est estimé à 18 milliards d’euros, ce qui en ferait la plus grande entreprise minière jamais réalisée en Afrique.

Et le pays a cruellement besoin de cet investissement : la Guinée est classée 179ème sur 187 pays dans l’indice de développement humain de l’ONU.

La région minière de Simandou a été sous le contrôle de l’entreprise anglo-australienne Rio Tinto depuis 1997. Depuis lors, aucun minerai n’y a été extrait ; le potentiel de cette ressource majeure pour le peuple guinéen n’a jamais été réalisé. La société guinéenne toute entière souffre de ce statu quo mais rien ne semble décider Rio Tinto à exploiter cette précieuse ressource. Imaginez tout ce que la mise en marche concrète de cette exploitation par une entreprise plus décidée que Rio Tinto pourrait déclencher : toutes les infrastructures à construire, les ponts, les tunnels, les chemins de fer, les routes, les ports ; les habitations, les commerces nécessaires à la mise en valeur des mines ; les dizaines de milliers d’emplois créés ; et bien sûr les retombées sociales et sociétales de tout cela : toutes les personnes et les familles arrachées à la misère, la prospérité et le développement qui reviennent, et pour tout un pays l’espoir bien concret d’une vie meilleure.

Cette gigantesque opportunité manquée n’a pas échappé à l’attention du président de l’assemblée nationale de Guinée, Claude Kory Koundiano. Ce dernier a rappelé dernièrement que Rio Tinto avait promis de finaliser une étude de faisabilité du projet minier et de constituer un consortium pour son exploitation avant juillet 2015, notant que rien n’a été fait à ce jour, avant d’interpeller directement Rio Tinto en posant la question de « la sincérité de cette société à s’engager effectivement » en Guinée.

Lorsqu’un nouvel investisseur, l’entreprise VBG  – une opération combinée de Vale et de BSG Resources (BSGR) –  se préparait à commencer réellement l’exploitation du sous-sol de la région, le gouvernement d’Alpha Condé l’a exproprié en 2014 de son permis d’exploitation. Aujourd’hui encore, pas un kilo de minerai n’est extrait de Simandou. Ce cas d’expropriation fait maintenant son chemin devant les tribunaux en Guinée, à Londres et au centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI). Comment peut-on imaginer qu’exproprier des entreprises minières, ayant par définition besoin d’un environnement juridique le plus stable possible – un investissement dans ce secteur d’activité ne devenant profitable qu’au bout d’un demi-siècle – permettrait de favoriser le développement économique et le progrès social d’un pays où le PIB par habitant est de seulement 483 euros par an ? C’est pourtant ce qui a été fait et ce qui perdure sous le régime d’Alpha Condé.

Dans un cadre institutionnel plus sain, l’exploitation minière de Simandou pourrait pourtant changer le destin du pays, générer des dizaines de milliers d’emplois et, grâce à la voie ferrée construite pour acheminer le minerai jusqu’à l’océan Atlantique, désenclaver les agriculteurs guinéens en leur donnant des nouvelles perspectives d’exportations de leurs produits. En outre, la mise en route de l’exploitation de Simandou encouragerait sans doute d’autres investissements étrangers, permettant par exemple de mettre en valeur les autres minéraux de Guinée parmi lesquels la bauxite, le graphite et le manganèse.

Au lieu de cela, les investisseurs potentiels se tiennent à distance d’un pays potentiellement instable. Une élection présidentielle est prévue le 11 octobre 2015 dans un contexte de crise politique sous-estimée ; le virus Ebola refait son apparition après avoir fait 1000 morts dans le pays. L’incertitude juridique est la dernière chose dont la Guinée a besoin.

Mais les expropriations, bien visibles, ne sont que la partie émergée de la corruption éreintant la Guinée. Les allégations abondent : peu de temps après l’élection d’Alpha Condé, l’entreprise Rio Tinto aurait ainsi versé 732 millions d’euros à l’État guinéen sans que l’on en connaisse la raison exacte. Mais force est de constater que si BSGR a été totalement exproprié, Rio Tinto ne l’a été qu’à moitié.

Le président Alpha Condé, arrivé au pouvoir de manière controversée en 2010 – il a en effet remporté le second tour des élections présidentielles après avoir perdu le premier tour par 26 points (18% des votants l’ayant choisi contre 44% pour son opposant) -, a insisté sur le fait qu’il a fait beaucoup d’efforts pour assainir l’État après des années de dictature corrompue. Mais certaines relations entretenues par le régime avec des entreprises étrangères soulèvent des questions quant à la réelle ampleur de cet effort.

En mai 2014 par exemple, la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage, la plus haute juridiction ouest-africaine en droit commercial, a statué que le gouvernement guinéen a agi illégalement en annulant en 2011 un contrat de gestion portuaire avec Getma International, une société française, pour confier presque aussitôt la gestion du site à Bolloré, une autre société française. Getma a fort logiquement poursuivi l’État guinéen et gagné une sentence arbitrale de 100 millions de dollars. Parce qu’Alpha Condé a volé la propriété de Getma pour la remettre à Bolloré, l’entreprise qu’il favorisait, le pays tout entier a perdu 100 millions de dollars. Ceci n’est pas qu’une reformulation : imaginez ce que la population guinéenne aurait pu faire de ces 100 millions de dollars. Et ce cas précis n’est pas isolé, bien au contraire. Toutes ces dépenses gaspillées par le gouvernement guinéen dans des dossiers stériles, dans le secteur minier ou dans d’autres infrastructures majeures, sont in fine des frais que le peuple de Guinée doit assumer parce qu’Alpha Condé continue d’exproprier des investisseurs nationaux et étrangers. Selon Transparency International, les Guinéens sont encore plus convaincus de la corruption de leur État que les Ukrainiens.

Ce protectionnisme prenant la forme de l’expropriation et de la corruption a fait fuir la plupart des grandes compagnies minières (Vale, BHP, Nemont, etc.), autant de condamnations implicites de la politique menée par le président Alpha Condé. Fait révélateur, les entreprises ayant encore des activités dans le pays sont souvent impliquées dans des procès visant à récupérer leurs biens confisqués (Rusal, BSGR, etc.).

Et voici comment un pays, pourtant doté de ressources naturelles considérables, condamne sa population à être l’une des plus pauvres au monde. Le secteur minier, qui aurait pu représenter une source majeure de revenu pour le pays, à été sapé par le protectionnisme et les expropriations.

Et rien de tout cela n’a permis de créer un seul emploi pour les Guinéens : pas de profit, pas de développement, aucun progrès social, rien. Tout ce que les actions éminemment contestables d’Alpha Condé ont provoqué est d’enrichir les avocats travaillant sur les dossiers d’expropriation et de nuire à la confiance des investisseurs. Alpha Condé est à lui seul une étude de cas illustrant la plus mauvaise façon de diriger un gouvernement.

Le président guinéen Alpha Condé et ses partisans occidentaux doivent assumer cette lourde responsabilité. Car derrière les milliards d’euros d’investissements perdus se cache la vraie tragédie guinéenne : les vies gâchées de Guinéens qui auraient mérité un cadre institutionnel plus sain, permettant à la société guinéenne de se renforcer.

Une nouvelle façon de rappeler qu’en Guinée comme ailleurs, l’État de Droit, cette notion inconnue, mal comprise et trop souvent jugée désuète, est pourtant ce qui sépare un peuple enfermé dans la misère d’un peuple prospère.

 

Contrepoint.org

 

About Author

Abonnez-vous à notre newsletter